L’Afrique doit prendre le train de l'IA maintenant, ou le regarder passer, mais pas à n'importe quel prix non plus
Le train de la révolution numérique est déjà en marche. L'intelligence artificielle en est la locomotive la plus rapide. L'Afrique va-t-elle inventer son propre train ou s'asseoir en simple passagère ? Pire, va-t-elle attendre pour racheter les vieux trains des autres ?
Le risque d'une nouvelle forme de dépendance est fort, surtout qu'avec l'IA, cette dépendance serait exponentielle.
L'Afrique n'est pas un continent complètement perdu dans la course aux technologies numériques, même si, lorsqu'on tape « Afrique » dans Google, les premières images sont des forêts et des animaux (ce qui est une fierté en soi). Mais, pendant l'été, j'ai pris le soin de lire de belles statistiques sur l'Afrique en matière de fintech, de numérisation des administrations et de transformation des pratiques digitales sur le continent.
Dans la plupart des pays, on paie ses courses au marché par Mobile Money, et sa scolarité en ligne. Le continent a su sauter l'étape de la carte bancaire classique pour aller directement au paiement mobile. Une vraie prouesse technologique, avec une adoption massive et presque naturelle.
Quand une technologie répond à un vrai besoin africain, elle est adoptée à une vitesse impressionnante. L'IA peut suivre le même chemin, à condition de la penser pour nos communautés.
Le bon combat n'est pas de copier les modèles occidentaux ou asiatiques. Le bon combat, c'est de développer une IA utile, ancrée dans nos langues, nos métiers et nos priorités.
Une IA qui comprend le wolof, le bambara, le lingala ou le swahili. Une IA qui reconnaît une maladie du cacaoyer, pas seulement une maladie de la vigne. Une IA entraînée sur nos textes de loi, nos jurisprudences et nos réalités de terrain. C'est cela, prendre le train sans se faire écraser par lui.
L'agriculture, qui reste le premier employeur du continent, peut tirer tellement de profit si l'IA est combinée à la robotique. Un producteur de cacao en Côte d'Ivoire pourrait photographier une cabosse avec son téléphone et savoir en quelques secondes s'il fait face au swollen shoot ou à la pourriture brune. Un producteur de maïs pourrait détecter la chenille légionnaire avant qu'elle ne ravage son champ. Des drones simples pourraient cartographier les parcelles et doser les intrants au bon endroit. Jusque-là, il n'est pas question de remplacer le paysan. On lui donne les yeux et la mémoire d'un ingénieur agronome. Ne vous inquiétez pas pour l'ingénieur, il sera plus performant et plus utile en utilisant l'IA sur ses tâches répétitives et sans grande valeur ajoutée.
Nos artisans, tisserands, couturières de pagne, sculpteurs et nos bijoutiers produisent une valeur unique au monde avec leur créativité (pour la petite histoire, Picasso a inventé le cubisme en s'inspirant des masques d'Afrique de l'Ouest). Des machines pensées avec l'IA pour eux pourraient accélérer les tâches pénibles sans tuer le geste ni le savoir-faire. Imaginez un atelier de tissage qui double sa production tout en gardant la main de l'artisan sur le motif.
Dans le transport, une IA peut optimiser les trajets. Couplée aux applications du secteur déjà présentes sur le continent, elle pourrait réduire les embouteillages, la consommation de carburant et le temps perdu.
L'IA pourrait nous aider dans la santé et la recherche sur nos propres maladies, qui font encore tellement de victimes...
En revanche, rien de tout cela n'a de sens sans souveraineté numérique. Développer des outils, c'est bien. Contrôler tout le système, y compris les données, c'est vital.
Aujourd'hui, une grande partie des données africaines, y compris des données de santé et d'état civil, est hébergée hors du continent. Cela veut dire que d'autres décident des règles, des accès et parfois du prix de nos propres données. Une Afrique moderne devra héberger ses données chez elle, protéger les données personnelles de ses citoyens et fixer ses propres règles du jeu. Ensuite, la modernisation doit toujours avancer avec des garde-fous juridiques clairs. La technologie sans le droit, c'est une porte ouverte à de nouveaux abus.
Par ailleurs, je crois qu'à la vitesse où vont les choses, aucun pays africain ne réussira seul. Les moyens sont trop lourds et le temps trop court. L'Afrique devra mutualiser ses ressources (humaines, financières et matérielles) comme elle l'a déjà fait dans d'autres domaines d'expertise.
Mutualiser les ressources humaines, en faisant travailler ensemble nos ingénieurs, nos juristes, nos médecins et nos chercheurs, sur le continent comme dans la diaspora. Mutualiser les ressources matérielles, en partageant centres de données et infrastructures de calcul. Mutualiser les ressources financières, pour financer des projets qu'un seul État ne pourrait pas porter.
Nous avons déjà des cadres sur lesquels s'appuyer, comme l'OHADA, qui harmonise le droit des affaires de 17 États. Si la Zone de libre-échange continentale africaine devient une véritable réalité, nous ouvrirons un marché de plus d'un milliard de personnes à chaque État africain, avant d'aller conquérir le monde. Ces espaces doivent devenir des moteurs de notre souveraineté technologique, pas seulement des accords de papier.
Il n'est pas trop tard...
L'IA ne remplacera pas les humains, mais ceux qui se l'approprient prendront les opportunités. Ce sont les nations qui utilisent l'IA qui prendront de l'avance sur celles qui la subissent. Ce même principe vaut pour un continent tout entier.
Le train est en gare. Les portes sont encore ouvertes. À nous de choisir : monter à bord et participer à la conduite, ou rester sur le quai et regarder les autres décider de notre avenir.
Auteur: Stéphane KOUAKOU-KAN, Consultant et Formateur en Droit et Conformité numérique